La
tête dans les mains, les yeux mouillés, il la regardait, il ne
comprenait pas ; comment pouvait il se retrouver ici avec elle,
dans ce lieu sans vie, javelisé. Il la regardait, elle qu'il avait
connu si souriante, la voir avec ce regard inerte, sans réponse,
incapable de bouger de son lit, la bave au coin de la bouche, il
avait beau essayer de lui parler espérant voir s'esquisser un
sourire sur son si beau visage, rien n'y faisait. Il s'en voulait
tellement. Comment n'avait-il pas réussi à prévenir tout ça ?
Comment n'avait-il pu empêcher ce désastre ? Il se sentait si
coupable...
Il
se rappelait leur enfance, ils avaient grandi tout les deux dans le
même quartier résidentiel d'une petite ville de banlieue, ils
habitaient la même rue. Ils avaient été au collège ensemble ...
Ces années, il s'en souvenait comme si c’était hier, les années
de l'insouciance où ils étaient devenus comme frère et sœur.
Elle, jolie petite blonde à la démarche assurée et lui, le petit
garçon timide, ils avaient appris ensemble à se protéger l'un
l'autre, ils avaient fait très tôt le pacte de prendre soin l'un de
l'autre quoiqu'il leur arrive ... Un pacte à la vie à la mort. Il
n'avait jamais douté de leur amitié, il avait souvent été débordé
car ses sentiments pour elle étaient trop fort et le troublaient, il
avait peur de la perdre tout en rêvant en cachette à leur futur
mariage et à leurs futurs enfants ...
Il
se rappellait comme si c'était hier ce terrible jour, avant le bac,
où elle lui annonça qu'elle avait rencontré Paul, qu'elle était
amoureuse et qu'elle partait l'année prochaine loin de lui pour
faire effectuer ces études en Ecole d'ingénieurs. Ce fut pour lui
une déchirure, un double éloignement physique et sentimental qu'il
n'avait pas prévu ... Il essaya de ne rien lui montrer afin qu'elle
ne s’inquiète pas pour lui, il la voulait heureuse et épanouie et
son amour pour Paul la faisait resplendir. Les premières années
après le lycée, il partit étudier à l'université, par défaut
car il n'avait pas de véritable projet défini à l'époque, sa
seule volonté était d'arriver à cicatriser la blessure de l'avoir
si loin de lui ... Ils étaient restés en contact et leur pacte
tenait toujours ... Elle ne le lâchait pas et se souciait
constamment de son bonheur et de sa réussite, elle voulait lui
donner confiance en lui et surtout elle ne supportait pas de le voir
gâcher ses possibilités ... Mais malgré son bon vouloir elle
n'avait pu empêcher sa descente dans les abymes.
En
effet afin de masquer son mal être et sa timidité, il avait petit à
petit trouvé refuge dans l'alcool. Cela lui avait donné à cet
époque le sentiment de vivre ; autour d'un verre sa langue se
déliait et sa confiance en lui augmentait, il avait la sensation
d'oublier tout ses problèmes, ses difficultés scolaires, l'échec
de sa vie amoureuse, il se trouvait des amis. Ces excès lui
faisaient peur, elle les voyait, elle les sentait même s'il essayait
de ne pas les lui montrer ... Toutes les histoires de soirées, de
beuveries, ne lui donnaient guère confiance ; lorsqu’il
fallait aborder les sujets importants, il bottait en touche ...
Il
se rappellerait toujours ce jour où pour la première fois, on lui
tendit ce CD ... " Va y essaye, tu vas voir c'est pas méchant,
ça va te donner un bon coup de boost ". Les mois qui ont
suivis, les soirées interminables, il s'était senti le roi du
monde, il avait eu le sentiment pour la première fois dans sa vie
que rien ne pouvait lui résister, les filles, la vie ... Il avait un
projet différent chaque jour, il était devenu si intelligent qu'il
avait préféré mettre ses études de coté tout en préférant ne
pas lui dire ; elle ne comprendrait pas bien sûr, elle qui
était si obnubilée par la réussite dans les études. A cet époque
ça l'énervait car à chaque fois elle remettait en question ses
projets, trouvant toujours quelque chose à redire, il trouvait
qu'elle n'avait pas assez confiance en lui ... Elle voyait bien qu'il
ne tournait pas rond, que ses idées n'étaient pas claires et que
tout cela semblait faux. Dès qu'elle essayait de lui parler de
drogue, de prendre soin de lui, lui conseillait de voir un psy, il
prenait directement la mouche ... Ils en arrivèrent, un soir de
juin, à s'engueuler violemment et ne se parlèrent plus pendant
plusieurs mois ...
Qu'avait-il
loupé ? Pourquoi n'y était-il pas arrivé ? La voix de sa mère
résonnait encore dans sa tête : " vous êtes responsables
de son état. "
C'est
pourtant elle qui, un matin de décembre, traversa toute la France
dans la journée après qu'il l'eut appelée à l'aide, incapable de
bouger, recroquevillé dans un coin de son appartement, pris de
crises de tremblements et d'angoisse. Elle avait tout laissé
derrière elle et était venu à sa rescousse en si peu de temps ...
Elle l'avait accompagné aux urgences et avait veillé sur lui
pendant plusieurs jours. Il avait touché le fond, toutes ses
illusions s'étaient écroulées un matin sous ses pieds il s'était
retrouvé face à lui même, à ses faiblesses, à ses échecs, il
avait bien pensé en finir mais avait été trop faible pour le faire
... il avait préféré l'appeler à l'aide. Il avait eu raison car
durant les mois qui suivirent elle allait, au nom de leur amitié et
de sa détresse, se mettre entièrement à son service, mettant de
côté son travail et son couple ... elle allait dans un premier
temps le forcer à se faire suivre, elle allait l'aider à trouver du
travail, elle allait éponger toutes les dettes contractées auprès
de ses faux amis, elle allait lui redonner goût à la vie, en sa
vie, en lui ; lui donner des espoirs en lui. Il lui devait tout,
il était passé tout près, ces moments passés avec elle furent
pour lui une bénédiction, il avait compris ses erreurs, il avait
touché le fond et, pour elle, ne comptait plus y retourner ... Il
voulait lui donner la satisfaction de ne pas avoir fait tout ces
efforts pour rien, il voulait qu'elle soit fière de lui. Grâce à
elle il avait réussi à retrouver un travail dans lequel il se
plaisait, dans lequel il s’épanouissait. Pour une fois il avait le
sentiment d'aller au fond des choses. Il fut heureux lorsqu'il appris
qu'avec Paul elle revenait habiter sur la capitale pour un nouveau
boulot ... L'année qui suivie fut magique, leur amitié s'était
renforcée, elle lui parlait de ses futurs projets, lui était
heureux, ses cicatrices s'étaient refermées ...
Quand
elle en avait eu besoin, il avait pourtant été là. Les larmes, la
colère rugissaient de plus en plus en lui, contre lui ... Il était
sur le point d'exploser ...
Il
s'en souvenait de ce soir où elle avait débarqué en pleurs, la
voix tremblotante, essayant de lui expliquer que Paul était parti,
qu'il avait annulé les fiançailles après 7 ans de vie commune et
d'amour passionné ... elle était déchirée ... Il avait été là
chacun des jours et des nuits qui suivirent à la consoler, à la
surveiller, à ne pas la laisser seule. Il avait passé tous ces mois
à lui faire penser à autre chose, à la sortir, à lui redonner le
sourire, il ne supportait pas de la voir si triste ... Pour la
première fois de sa vie, il la voyait fragile, désarçonnée ... Il
se devait d'être là, c'était à son tour de jouer le pilier sur
lequel prendre appui...
Après
des mois difficiles, elle avait retrouvé son sourire, cette épreuve
et le temps passé ensemble les avaient encore plus rapprochés.
Cette proximité avait fait renaître en lui des sentiments oubliés
depuis longtemps, il avait senti que cela pouvait être le moment,
que ces épreuves avaient pu être un mal pour un bien et que
l'histoire se terminerait bien ... En y repensant il n'aurait jamais
du partir ce week-end là pour le travail. Lorsqu'il était revenu
alors qu'il pensait lui offrir cette bague qu'il venait d'acheter,
elle était tout excitée, le sourire aux lèvres ; elle avait
rencontré via un collègue de bureau, un mec génial, ils avaient
passé une soirée de folie, elle se sentait revivre ... Elle passa
sa soirée à lui raconter tous les détails, ce fut douloureux pour
lui. Il essaya bien, ce soir là, de lui faire comprendre ses
sentiments mais il s'y prit maladroitement et elle lui fit rapidement
comprendre qu'entre eux ce n'était pas possible, c'était comme de
l'inceste... Il comprit qu'il avait une nouvelle fois laissé aller
son cœur ... Il décida de prendre un petit peu ses distances afin
de pouvoir ne pas mettre en péril leur amitié ...
Finalement
il avait échoué là où elle avait réussi se dit-il.
Cette
distance lui fit du bien, elle lui avait permis, pour la première
fois, de faire une très belle rencontre. Lorsqu'ils se revirent
après plusieurs semaines, il était en joie de pouvoir lui en
parler, tout extasié de pouvoir lui confesser son bonheur, mais elle
n'avait pas semblé réceptive à son histoire. Elle ne parlait que
de lui, de ses nouvelles rencontres, de ses nouvelles soirées. Pour
la première fois il fut surpris de l'entendre, elle si réservée à
l'accoutumée, parler de sorties, de fêtes, elle était heureuse ...
Pour elle, ces 7 ans de vie de couple l'avaient privée d'une partie
de sa jeunesse et elle comptait bien se rattraper ...
Il
l'avait pourtant alertéer lors des premières soirées qu'il passa
avec elle, il n'était pas dupe, il avait connu ce type de milieu,
les aller-retours suspects dans la salle de bains ou dans les
toilettes, le débit rapide des voix, les gestes compromettants. Dans
un premier temps il avait mis ça sur le compte de sa paranoïa, il
avait tendance, en soirée, à voir le mal partout depuis ses
mésaventures...
Mais
plus les semaines passaient, plus ses comportements l’inquiétaient,
elle ne l'appelait plus, repoussait des dîners, oubliait des
rendez-vous ... Ses explications et ses histoires devenaient souvent
contradictoires.
Un
midi, lors d'un déjeuner, il l'avait poussée dans ses
retranchements, lui expliquant qu'il voyait bien ce qui se passait,
les soirées, ses nouveaux amis, la drogue qui circulait, il la
prévenait de faire attention, de se rappeler des dégâts que cela
pouvait engendrer ... Mais elle ne semblait pas inquiète, elle lui
disait qu'elle était grande, majeure et vaccinée, qu'elle gérait
sa vie ... qu'elle était forte, qu'il n'avait pas à s’inquiéter,
que la cocaïne n'était pas une drogue si diabolique que cela tant
qu'elle était prise avec modération ... Que cela n'était pas son
problème si lui n'avait pas su gérer sa consommation ... Il essaya
en vain de la mettre en face de ses réalités ... elle finit par se
mettre en colère, il était devenu rabat joie et l'empêchait de
vouloir être heureuse, il était selon elle jaloux et n'était pas
objectif.
Il
essaya en vain de prévenir son entourage, il avait même fini par en
venir aux mains avec son nouvel ami. Un soir, lui demandant de
choisir entre son amitié et lui, elle lui avait tourné le dos ...
Depuis
ce soir là il ne l'avait pas revue. Lorsque l'Hôpital l’appela on
lui expliqua qu'on l'avait trouvée errant toute seule dans la rue à
moitié dévêtue ... Sans doute un
LSD, un produit de synthèse, l’hôpital ne savait pas trop, il
n'avait trouvé que son numéro dans son portefeuille en premier à
appeler en cas d'urgence ...
Tout
était allé si vite, il ne comprenait pas, il souffrait, ne
supportait pas ce qu'on avait pu lui faire, il se sentait coupable
...
Les
larmes aux yeux, il lui fit un bisou sur le front lui susurrant ces
mots " Je ne sais pas si je vais revenir, soit forte, je t'aime
".
A
peine sorti de l'hôpital il fuma une cigarette, prit son portable,
composa un numéro : " Allo Djib, c'est moi... J'ai besoin
de quelque chose... Ok même lieu même heure.... Par contre je vais
avoir besoin que tu me rendes un service particulier ... Pourrais tu
me trouver ... "
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